Heckling City Partie Un - Souffrir
La tragédie est lente, incidieuse: tout doit se mettre en place, lentement. Les veines s'ouvrent et se vident, inexorablement. On cherche à stopper le flot de l'hémoglobine, mais en vain. En vain, toujours, car l'espoir n'est rien.
Saigner, pleurer, ramper, supplier - souffrir. Episode Un
Quatre ans auparavant
Quartier Sud
17h04
Sami
On était en février, les rues étaient encore couvertes de givre. Chaque année, on a l'impression qu'Heckling essaye de nous tuer à cette période là: elle paraît vivante, elle s'acharne contre nous à grands coups de glace et de vent...En été, c'est à la chaleur qu'elle essaye de nous avoir, elle nous fait rôtir à petit feu, tout ce passe dans une lente agonie. Il n'y a pas de printemps, juste un petit morceau entre fin avril et début mai où l'on s'offre un cours répit. L'automne, c'est un peu de repos pendant deux, trois mois: Heckling se calme et nous laisse souffler. J'adore l'automne, ce calme tranquille, la fin des calvaires. J'ai toujours l'impression qu'on n'a jamais de problèmes, en automne.
Je suis né à Heckling, et il y a une sorte de dicton qui dit que quand on est né ici, on ne peut pas en ressortir. Il y a pas mal de gens qui se retrouvent là, et qui repartent aussi vite. Nous, on ne peut pas. Ce n'est pas qu'on s'est attaché à cette ville, mais...on n'a nulle part où aller, les seules choses qu'on a l'impression de posséder sont ici. Je dis ça parce que rien n'est jamais vraiment à nous.
"Vends ce que tu as pour acheter ce que tu n'as pas"
C'est comme ça que ça marche: il faut continuellement vendre, se vendre, vendre les autres...Pour acheter tout le reste, tout ce qui nous manque. Pour certains, se sont des caprices, et pour d'autre, c'est de la survie. Comme partout ailleurs, il y a ceux qui s'éclatent et ceux qui en bavent. Je suis dans la deuxième catégorie, mais je suis du genre optimiste, alors...
Mon père était dans le trafic d'armes, mais il a vite compris que je n'avais pas l'étoffe du métier: à onze ans, je me suis retrouvé dehors, il a bien fallut que j'improvise. J'ai réussi à me trouver des petits trucs, ici et là, jusqu'à ce que je rencontre Green. En fait, c'est plutôt lui qui m'a ramassé, je venais de me faire tabasser par une bande de racailles bidons, il a bien vu que je ne faisais plus grand-chose de ma vie alors il m'a proposé de bosser pour lui.
Il tenait un bar hôtel sur Greven Street, un autre au Nord vers Bluebery's Avenue, disposait d'une petite dizaine d'entrepôts qui servaient à des réseaux de came: il venait d'une famille où l'argent était toujours taché de sang, mais où il ne manquait jamais. Ce type, avant même de naître, il avait déjà tout pour lui. Dealer, fournisseur d'armes, proxénète...Il était sur tous les tableaux.
J'avais douze ans quand je suis entré à son service: j'ai commencé par aidé Peter et Cash dans leur entrepôt, je déplaçais les caisses, je recomptais la monnaie, ce genre de truc. Peter et Cash étaient des employés de Green, ils étaient plutôt chouettes, mais camés jusqu'aux yeux. Moi, je n'y touchais pas. Green m'avait prévenu que c'était provisoire, et au bout de deux ans, j'ai quitté l'entrepôt pour bosser au Riot Hotel. Trois étages de chambres, dont un réservé pour le personnel, un bar restaurant et une cave remplie de rat. C'était tout le temps plein, des voyageurs qui faisaient escale et des ivrognes qui venaient oublier leurs problèmes de boissons dans des verres d'alcool –c'est une méthode très tendance.
Mais bon, on ne peut pas dire qu'il n'y avait que du personnel de service: Green avait embauché pas mal de filles qui faisaient le trottoir d'en face, et qui faisaient des allés retours entre la rue et les chambres, suivies par des types un peu angoissés à l'idée de se faire piquer. La plupart d'entre elles vivaient dans des squats, ou bien avaient leurs propres appartements, et versaient à Green ce qu'il demandait pour les autoriser à rester dans "sa" zone. Presque tout Greven Street lui appartenait, et il fallait payer pour y gagner sa vie. Une sorte de droit de passage...
Pour les mecs, c'était différent. Oui, parce qu'il y avait aussi des mecs, il ne faut pas croire qu'il n'y a que les filles pour faire ce genre de boulot...Jordan avait quatre ans de plus que moi, et ça faisait déjà deux ans qu'il bossait pour Green: autrement dit, il a commencé à faire le trottoir à l'âge de douze ans. Mais lui, c'était un cas particulier...Une longue histoire. Il était super cool avec moi, c'était un type calme, réglo. Il paraît que je lui ressemble...
Bref, Jordan et les autres n'avaient pas les moyens de payer une chambre d'hôtel, et ils s'étaient tous faits virés des squats dans lesquels ils étaient. Green leur a laissé les chambres du personnel, moins cher qu'un loyer normal, mais à la condition qu'ils payent à la fin de chaque mois. Du coup, le Riot, c'était chez eux. Mais pas question de faire concurrence aux filles, ils ne restaient pas là la journée. La gare est à trois rues d'ici, c'est là-bas qu'ils bossent. Enfin, je dis ils, mais je suis dans le tas, maintenant, donc...
J'ai commencé par faire la plonge, et quand j'ai eut quatorze ans, j'ai demandé à Green d'arrêter. Il a eut l'air surpris que je demande moi-même à tapiner, mais il n'a pas posé de questions, il me l'a accordé. Je crois que ça devait m'ennuyer, de laver des assiettes sales...Il y en a qui ne choisissent pas, moi j'ai préféré choisir avant de ne plus pouvoir décider par moi-même. Et j'ai toujours aimé les mecs, donc ça ne me dérangeait pas plus que ça. Ce n'est pas tout: j'adore rôder dans la gare, dans la foule. Tous les jours, j'entends des gens gémir en disant qu'il y a trop de monde, que c'est trop bruyant, et que merde à la fin, ils pourraient au moins passer un coup de balai de temps en temps.
Moi, j'aime ça. Quand j'étais gosse, je trainais tous les temps dans les endroits bondés de monde, pour observer les gens. Là, je ne les regarde plus de la même manière, mais c'est toujours amusant de les voir courir quand leur train démarre, de les voir se retrouver ou se quitter, d'imaginer où ils vont, pourquoi...Je suis un rêveur. C'est pour ça qu'au début, j'ai mit du temps avant de trouver "ma" place, je voulais rester quelque part où j'étais sur de ne rien manquer de ces départs, de ces retrouvailles, de ces rencontres qui, parfois, n'en sont pas. Comme quand on renverse quelqu'un qui porte quatre valises, et qu'on l'insulte sans même se demander où est-ce qu'il va avec autant de bagages...Moi, je lui demanderais. Mais les seules personnes que je suis susceptible de rencontrer, je n'ai rien d'autres à attendre d'elles que le fric qu'elles me doivent.
Heckling est un endroit bizarre: on sait toujours ce que font les autres, mais on n'en parle jamais. Une sorte de loi du silence un peu étrange. Vous savez que votre voisin bat sa femme et qu'il refile de la drogue aux lycéens, vous savez que le type qui prend le même autobus que vous est un pervers dangereux qui participe à un réseau de kidnapping et de revente de mômes, vous savez que la fille qui vous fait des clins d'½il à l'autre bout de la rue est une professionnelle du sexe rapide, vous savez ce qui se passe dans les toilettes de la gare. Mais vous ne dites rien, vous vous faites discret. Après tout, votre vie est déjà assez dure, vous n'avez pas envie de vous mêler à la vie des autres. Ils font ce qu'ils veulent. Les curieux ne vivent jamais très longtemps.
Vous n'êtes à l'abris de rien, tout le monde sait ce que vous faîtes. Je m'y suis vite habituer à ça, au regard des autres, à ceux qui vous jugent, qui vous méprisent. Puis on ne les voit même plus. De toute manière, on ne regarde que ce qui nous intéresse. Et ce qui intéresse un mec qui se vend, c'est uniquement le regard de ceux qui achètent.
Ce jour là était bien partit pour être vraiment chiant. Il faisait froid –je l'ai dit, je crois, qu'on était encore en février-, il faisait gris, je n'avais plus de cigarettes et je me rongeais les ongles.
-Mais arrête de te bouffer les doigts! a râlé Jordan, qui revenait des chiottes.
-Qu'est-ce que ça peut te faire?
-Je déteste ce bruit, je l'entends depuis l'autre bout de la gare! Et non, je n'ai pas de clopes.
J'ai soupiré. Je fumais beaucoup trop, je le savais bien. Mais ça me détendait. J'ai repéré cinq japonais qui regardaient un plan, consternés, sans réaliser qu'ils le tenaient à l'envers. Un gamin de six ans courait après sa s½ur, et on entendait leur mère les rappeler à grands cris. J'étais à l'affût, continuellement, de quelque chose qui pourrait différencier ma journée des autres.
Je n'ai pas été déçu...
J'étais adossé au mur, à l'écart de la foule, près de l'escalier qui conduisait aux quais 9 et 10. Tous les matins, j'entendais le haut-parleur lancer "le train TER en provenance de Valence va entrer en gare: les voyageurs sont priés de se tenir éloignés de la bordure du quai"... Je pouvais mieux surveiller les arrivés des voyageurs, qui se précipitaient dans la salle, cherchant dans la foule leurs parents, amis, femmes et enfants. Parfois, je reconnaissais certaines personnes, et c'était comme un deuxième épisode.
La scène à laquelle j'ai assistée se déroulait dans cet escalier : il était assez long, coupé à sa moitié par une marche plus étendue que les autres, et dans le mur, une porte donnait un accès à un escalier de secours, je crois. Ou bien un vide ordure, je ne suis pas sur. Un train venait juste d'arriver en gare, et presque tout le monde en était descendu: je commençais déjà à regarder ailleurs, persuadé que plus personne ne passerait par l'escalier. Puis j'ai perçu des voix. Et parfois, il n'en faut pas beaucoup pour piquer la curiosité. Je vous l'ai dit, je crois, que les curieux ne vivaient pas longtemps...
- ...et où est-ce que tu vas?
-Chez ma mère grand lui porter un pot de beurre, crétin.
-Oh, qu'elle est mignonne! Hé, Max, pas vrai qu'elle est mignonne?
-Foutez moi la paix, bande de cons...
-C'est pas très gentil, ça...Ta maman t'a pas dit qu'il fallait être poli avec les gens?
Planqué derrière le mur, j'ai jeté un coup d'½il dans l'escalier. La porte dont je vous parlais tout à l'heure était ouverte, justement, et un type s'appuyait dos contre le battant pour la garder ouverte. C'était la voix de son copain que j'avais entendu: deux grands dadais qui se prenaient pour des racailles. La victime du jour: un môme de treize ans à peine, d'après mon estimation. Un petit bout de brindille qui se serait envolé au premier coup de vent.
-Tu devrais t'excuser, tu sais.
-Vous êtes lourds, les mecs...
Le gamin a soupiré, puis a continué de descendre les marches. Le type qui l'avait abordé l'a retenu par le bras:
-Hé, attends, tu vas pas nous laissez comme ça...
-Sami, tu fous quoi? a demandé Jordan en regardant par-dessus mon épaule.
-Chut.
-Tu veux pas rester un peu avec nous?
-Allez vous faire voir, a craché le môme.
Il avait peut être du répondant, mais je remarquais qu'il regardait autour de lui. Sur son visage, on pouvait presque lire: "mais il n'y a déjà plus personne, ou quoi?". Je ne me mêle jamais des affaires des autres –ma théorie sur les curieux- mais là, je sentais que ça risquait de mal tourner pour lui.
-Mince, tu entends comment il me parle?
-C'est vrai, on essaye juste d'être sympa, nous... a fait le dénommé Max, appuyé contre la porte.
-Lâche-moi, a protesté le gamin en essayant de se dégager.
-Ce serait dommage que tu restes tout seul, t'es tellement mignon... Tu veux pas venir jouer un peu avec nous?
-Lâche-moi!
-Y a plus personne sur le quai, a avertit Max en jetant un coup d'½il vers le haut de l'escalier.
-Allez, viens par là, on te mangeras pas.
-Fous moi la paix, espèce de malade! Lâche moi!
Le gosse a essayé de se débattre, mais l'autre avait laissé tombé son air gentil: son pote tenait toujours la porte, il l'a poussé vers l'entrée. Le gamin a continué d'hurler, a donné des coups de pieds dans tous les sens, mais rien à faire, ils étaient deux et il devait faire quoi, 1m40? Les bras levés, sur un tabouret?
-Il va pas rigoler... a soupiré Jordan en reprenant sa place.
-Attends, on fais rien?
-Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse?
Peut-être qu'il n'y avait plus personne dans l'escalier, mais c'était impossible de ne pas entendre les cris du gamin qui se débattait. J'ai vu quelque personne tourner la tête vers l'escalier: elles avaient très bien compris. Mais on est à Heckling. On sait ce que font les autres, on ne s'en mêle pas. J'ai grimpé les premières marches de l'escalier.
-Vous vous amusez bien?
Les deux racailles ont levés les yeux vers moi, surpris. Le gosse avait les deux bras dans le dos et donnait des grands coups de pieds, sans succès. Quand il a entendu ma voix, il a levé aussi les yeux. Des grands yeux, très verts, avec des cheveux paille qui tombaient dessus. On aurait dit une petite bête effrayée.
-Quoi, t'as un problème? a lancé Max.
-Ouaip, et vous allez pas tarder à en avoir. Lâchez-le.
-Merde, j'ai trop peur... a ricané l'autre en essayant de pousser le gosse derrière la porte de service. Allez, casse toi.
-Lâche moi, lâche moi!
-Fermes là, morveux! Putain, il es bruyant, lui...
Bon, ok, il n'avait pas trop l'air de m'écouter...J'ai soupiré, puis j'ai décroché le flingue de ma ceinture. Ils se sont figés tous les deux.
-Hé, fais pas le con, mon pote.
-Je suis pas ton pote, et si tu ne le lâches pas tout de suite, je te fais un trou gros comme une mandarine dans ton crâne de piaf.
Les deux types se sont jeté un regard, et comme j'avais pas l'air de plaisanter, ils ont lâchés le gosse et se sont enfuis par la porte de service. Elle a claqué derrière eux. Le môme a passé ses doigts sur des poignets en grimaçant.
-ça va? j'ai demandé.
-Ouais, ça ira...Merci. Personne avait l'air de m'entendre. Vous leur auriez vraiment tiré dessus?
J'ai appuyé sur la gâchette du flingue: une petite flamme est apparue au bout du canon. Le gosse a eut un grand sourire. Je lui aie rendu.
-Qu'est-ce que tu fous là? Tes parents sont pas là?
-Ma mère est morte il y a quelques jours...Je vivais au Nord, mais je peux pas rester là bas. Je cherche quelqu'un et ça risque de me prendre du temps.
-Désolé pour toi...Tu as un endroit où loger, au moins?
Il a fait non de la tête. Jordan m'avait rejoint, grimpant les premières marches:
-Putain, Sami! Est-ce que les mots "profil bas" et "discrétion" évoquent quelque chose pour toi?
-J'allais pas le laisser comme ça, me suis-je justifié. Il vient du Nord et il a nulle part où aller, on pourrait...
-Je te vois venir, et c'est hors de question! Merde, depuis quand tu récupères les chats errants? Qu'est-ce que dirait Green s'il le voyait?
-On pourrait le confier à Chloé, elle ne dira rien...
-Je veux pas vous causer de problèmes, est intervenu le gamin.
Il avait un sac à dos plutôt maigre, pour quelqu'un qui part refaire sa vie dans l'autre moitié de la ville...J'ai soupiré: je suis pas du genre pervers, je ne regarde jamais les mômes, mais lui, il était craquant. Pas seulement parce qu'il était mignon, non, c'était autre chose. Je vous jure, vous l'auriez vu, vous vous seriez précipités pour lui offrir un repas chaud et un lit. Et puis il avait encore l'air de trembler en peu: c'était pas passé loin. Puis, un gosse comme lui, à Heckling Sud...à cette heure, par ce froid? Je ne serais pas toujours là pour jouer le super héros.
-Les problèmes, c'est toi qui vas en avoir si tu restes seul ici, j'ai dit. On peut te refiler un bon tuyau si tu cherches un endroit où passer la nuit: t'auras rien à payer. Ça te tente?
Il s'est mordu la lèvre: il avait l'air plutôt méfiant, mais moi, je n'avais pas une tête de tueur. Sinon, je l'aurais laissé se faire violer sans rien dire. Jordan ne m'a pas interrompu, mais il n'avait pas trop l'air d'accord. Le gosse a finit par murmurer:
-Si ça vous ennuie pas...je veux bien, oui.
-T'as un plan de la ville?
-Ouais...
-Bon. C'est tout con, c'est à trois rues d'ici: passe par Greven Street et trouve un néon rouge. Il y a une fille avec des cheveux bizarres de toutes les couleurs, elle s'appelle Chloé: dis-lui que tu viens de ma part. Elle est un peu curieuse, elle risque de te poser pleins de questions sur ton signe astrologique, mais elle est gentille.
Le visage du gosse s'est presque éclairé.
-Merci, c'est vraiment cool.
-Et fais gaffe à qui tu croises, cette fois-ci! j'ai lancé avant qu'il ne détale.
Il a hoché la tête, puis il a traversé la gare. Jordan a encore soupiré:
-T'as gagné ta place au Paradis, mon vieux.